L'ENGLOUTIE
Quinzaine des Cinéastes – Festival de Cannes 2025
Par une nuit de tempête, Aimée, jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance des habitants, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances obscures. Alors qu’elle se fond dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard…
Louise Hémon réalise des films et met en scène des pièces de théâtre. L’ENGLOUTiE est son troisième long métrage de fiction et a été présenté à Cannes dans la section Quinzaine des Cinéastes.
Critique de film du ciné-club Les Passagers
Avec L’Engloutie, Louise Hémon s’inscrit dans une matière historique précise, presque oubliée, celle de ces jeunes institutrices laïques et républicaines envoyées passer l’hiver en haute montagne pour instruire les enfants avant la fin de la saison. Ce contexte, à la fois concret et déjà chargé d’isolement, sert de point de départ à un film qui ne cessera de glisser vers autre chose…
Car le film se referme sur lui-même. Ce huis clos enneigé devient un espace à la fois fragile et menaçant, presque hors du temps. La montagne cesse d’être un simple décor ; elle s’impose comme une présence. Une force. Une entité. Grotte, prison, matrice. Refuge autant que piège.
Peu à peu, un lien intime se tisse entre elle et Aimée, au point que l’on ne sait plus très bien qui engloutit qui. La montagne absorbe-t-elle la jeune institutrice, ou bien est-ce Aimée qui, lentement, en prend possession ? Le film pose la question sans jamais chercher à y répondre. Et c’est précisément là qu’il trouve sa justesse.
Le titre prend alors toute son ampleur. L’engloutissement n’est pas seulement géographique, il est mental, sensoriel, presque organique. La montagne devient un état, une zone trouble où les frontières se brouillent. Entre réel et imaginaire. Entre visible et invisible. On glisse dans un conte où le fantastique affleure sans jamais s’imposer frontalement. Disparitions, non-dits, zones d’ombre…tout concourt à entretenir une ambiguïté constante, presque hypnotique. Le récit avance à tâtons, comme ses personnages, acceptant l’incertitude comme moteur.
Cette sensation est renforcée par une mise en scène qui privilégie une authenticité radicale, brute et rustique. Dialogues parfois en patois, acteurs en partie non professionnels, ça se ressent, mais c’est ce qui rend au film une certaine singularité. Un ancrage local et temporel fort, qui paradoxalement ouvre la porte à l’étrangeté. L’éclairage naturel, la faible luminosité.
Ici, on voit peu. Mais on ressent intensément (et je pense que l’équipe technique enfermée en montagne pendant des semaines l’a ressenti intensément aussi!).
Et surtout, on écoute. Le travail sonore est central. Souffles, silences épais, échos dans la montagne ou dans la grotte. Le hors-champ sonore nourrit l’imaginaire, installe une tension presque viscérale. L’image se retire parfois pour laisser place au son, à ce que l’on devine plus qu’à ce que l’on comprend.
Des motifs troublants émergent alors. Un cercueil sur un toit. Une sexualité déroutante, jamais frontalement expliquée. L’Engloutie ne donne pas de clés mais demande plutôt de s’y perdre et de se laisser traverser.
Film exigeant, L’Engloutie demande un certain lâcher-prise. Comme Aimée, qui se laisse peu à peu happer par les méandres obscurs de la montagne. Mais c’est précisément dans cet abandon que le film trouve sa force, et qu’il continue de résonner, longtemps après la dernière image.